escale-2-2 De Toulouse, on s’établit à Barcelone, puis c’est Alicante, Malaga, Tanger enfin. On disait le projet impossible. Il fallut moins de 6 mois à la compagnie de M. Latécoère pour relier l’Europe à l’Afrique et moins d’un an pour établir une ligne régulière Toulouse-Casablanca. Les difficultés étaient sans nombres : peu de matériel, aucun pilote entraîné pour ce genre de parcours, hérissé de montagnes abruptes à la météo changeante, et aucun soutien de l’État. Étape par étape, seule la détermination de quelques hommes d’exception a permis de poser les jalons de l’aventure qu’on connaît. Parmi eux, Émile Lécrivain, jeune premier de la Ligne.

Figure emblématique de la liaison Casablanca-Dakar, qu’il inaugure à seulement 28 ans, il devient vite son pilote le plus sûr et le plus expérimenté. La force dont il a fait preuve pour parcourir quotidiennement, de jour comme de nuit, les étendues arides et hostiles qui séparent les deux villes, dans un avion instable, cent fois réparé, on l’imagine difficilement… En moins de 4 ans, il a volé plus de deux mille heures, couvert plus de 300 000 kilomètres. Lorsque Joseph Kessel le rencontre, c’est son élégance, sa sobriété et sa froideur qui le frappent. Il le juge gêné, sans élan. Il sait que le pilote le considère comme un privilégié, à l’heure où le transport de passagers est interdit au-delà d’Agadir. S’il finit par l’immortaliser dans Vent de Sable, c’est qu’il se rend compte sans délai que celui que tout le monde appelle « Mimille » recèle bien d’autres qualités. Doué d’un optimisme indéfectible, d’une loyauté sans faille, son absence totale de doutes et sa confiance aveugle en font l’un des « mystiques » de la ligne, de ceux qui se sentent investis d’une mission sacrée et par là, l’un de ses meilleurs pilotes. L’un des plus téméraires aussi.

 

« Pilote trop occupé, ne peux pas vous répondre. » Le dernier message du radio Ducaud résonne dans la salle comme un présage sinistre. Le silence est pesant. Égarés dans la brume nocturne entre Agadir et Casa, le pilote et son radio luttent. Ils errent un temps au-dessus de Mogador, puis vers Safi, puis on les perd… On ne reverra plus que la carcasse de leur avion, rejetée sur la plage, complètement brisée. La Ligne a exigé un autre sacrifice. Joseph Kessel, témoin direct de la scène, conclut Vent de Sable sur ces mots : « D’ici très peu d’années on ne comprendra guère ce récit. Les machines volantes seront si rapides et si sûres, les instruments de bord et leur usage si perfectionnés que le vol deviendra une navigation paisible. J’espère cependant qu’on n’oubliera pas tout à fait les premiers courriers du désert. Ceux qui mirent les premières voiles sur des coques creuses n’avaient pas plus de cœur ni d’audace. »

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