CORRESPONDANCE – ESCALE # 7 : DAKAR ET PIERRE-GEORGES LATECOERE

C’est la dernière étape, le bout de la ligne en Afrique. C’est la consécration d’une idée qu’on disait impossible. Il aura fallu le courage d’hommes d’exception, prêts à braver tous les dangers, toutes les avaries, et la détermination sans faille d’un chef intransigeant mais juste pour qu’elle se concrétise. Il aura fallu traverser des montagnes escarpées, des mers et des fleuves, des déserts arides, faire face aux tribus de guerriers, aux politiciens revêches, au vent, au sable, au froid, à la faim et à la soif, pour qu’enfin elle prenne vie. Imagine-t-on, au sortir de la guerre, quelques dizaines d’hommes se lancer, tête baissée, dans des avions instables, abîmés par les batailles, à la conquête d’un continent hostile et à peine défriché ? Et pour quoi ? Pour le courrier ? Alors que l’aviation, balbutiante, se fait doucement à la vie civile, il aura fallu un rêve. Et un homme. « J’ai refait les calculs. Ils confirment l’opinion des spécialistes : notre idée est irréalisable. Il ne nous reste plus qu’une chose à faire : la réaliser ! » Il aura fallu tout le génie de Pierre-Georges Latécoère pour concevoir une ligne aéropostale reliant la France au Sénégal et toute sa finesse pour être parvenu à s’entourer de ceux qui ont pu la construire.

 

Formé dans les plus prestigieuses écoles, Pierre-Georges Latécoère reprend, avec sa mère, l’entreprise familiale en 1906. La Maison G. Latécoère, une scierie prospère à l’origine, diversifie ses activités et fournit alors du matériel roulant à de nombreuses compagnies ferroviaires. Il est mobilisé comme artilleur lorsque la Première Guerre Mondiale éclate, mais on le réforme à cause de sa vue défaillante. Il concourt tout de même à l’effort de guerre puisqu’il ouvre en 1916 deux usines à Toulouse : l’une fabriquant des obus et l’autre des cellules d’avion. Il pose sans le savoir les premiers jalons du futur aéronautique de Toulouse et de l’aventure de l’Aéropostale. Au sortir du conflit, l’usine tourne à plein régime et fabrique jusqu’à 6 avions par jour. Pierre-George Latécoère, qui participe assidûment aux vols de « réception », afin de s’assurer de la conformité des appareils, a soudain un éclair de génie. Il imagine une liaison postale quotidienne entre la France et ses colonies, par avion, pour que le courrier, qui pouvait mettre plusieurs semaines à arriver, le fasse en quelques jours seulement. Et, une fois l’idée installée, aucune difficulté ne pourra l’en distraire. On dit que c’est impossible ? Il prouvera le contraire. Personne ne souhaite relever le défi ? Il le fera tout seul. Nous sommes le 25 mai 1918. Le 25 décembre, il ouvre la ligne en créant la liaison de Toulouse à Barcelone. Le 9 mars de l’année suivante, il passe la Méditerranée, porte au Maréchal Lyautey le journal du matin, un bouquet de violettes fraîches à son épouse, et ouvre officiellement la liaison Toulouse – Rabat. La ligne est lancée.

 

En 6 mois à peine, Pierre-Georges Latécoère a réussi à imposer son projet, malgré les blocages politiques et les difficultés techniques. Ouvertes en 1919, les lignes Latécoère distribuent le courrier sur le tronçon Toulouse-Casablanca, avant de se développer jusqu’à Dakar au Sénégal à partir de 1923. La grande force de Pierre-Georges Latécoère, c’est d’avoir su s’entourer dès l’origine d’hommes d’exception. Sous la houlette de Didier Daurat, Mermoz, Saint Exupéry, Guillaumet, Reine partagent la religion du courrier et sont prêts à risquer leur vie pour qu’il n’ait aucun retard. En l’espace de quelques années, la Ligne a réussi l’exploit de conquérir l’Afrique. Mais Pierre-Georges Latécoère voit plus loin. Son regard porte là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique, où de nouveaux défis l’attendent. L’Amérique du Sud lui tend les bras. Il ne manque ni d’hommes, ni de courage. Il a besoin par contre d’un appareil pour faire la traversée. En 1930, le Laté 28 sort des usines de Toulouse. Jean Mermoz à son bord, il part le 9 mai de Saint Louis au Sénégal pour rejoindre Natal au Brésil.  Ce qu’il entreprend, personne ne l’a fait avant lui. Le pilote a dompté l’Atlantique Sud. Le rêve fou de Pierre-Georges Latécoère peut se poursuivre sur un nouveau continent.

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