CORRESPONDANCE – ESCALE # 6 : SAINT LOUIS ET JEAN MERMOZ.

L’air se fait moins sec. Sous l’avion, le désert s’émaille de vert. On aperçoit au loin les reflets du soleil sur le fleuve Sénégal, les maisons bariolées qui s’étalent le long de la presqu’île de Saint Louis. Quel soulagement pour les pilotes de descendre dans le chaos des palétuviers, après des jours arides entre le sable et la pierre ! La rigueur martiale des casernes laisse place à une débauche de sons et d’odeurs, un grouillement continu habite les rues du matin au soir. Lécrivain, Guillaumet, Reine et les autres retrouvent ici les plaisirs qu’ils ont laissés derrière à Casablanca. Mais le courrier n’attend pas ! Ils ne sont pas seulement là pour se reposer et faire la fête, la « foirinette » comme ils l’appellent… La dernière étape avant Dakar, le bout de la Ligne en Afrique, revêt, pour l’Aéropostale, une importance stratégique : c’est la point de départ de son expansion vers l’Amérique du Sud. Les progrès de l’aviation sont constants, les exploits se multiplient. Nous sommes en 1927 et Lindbergh vient de relier Paris à New York en solitaire. Natal au Brésil, la ville la plus proche de l’Afrique, n’a jamais paru si près. La compagnie noue des accords, elle veut s’étendre. L’Amérique du Sud est un territoire vierge qui ne demande qu’à être conquis. À qui d’autre peut-elle confier cette mission capitale qu’à son pilote le plus fiable et le plus ambitieux, celui qu’on surnommera plus tard l’Archange et que, pour l’instant, personne ne connaît ? Jean Mermoz accepte immédiatement.

 

Le pilote est fébrile. Il se sait l’égal de ceux qui, à travers le monde, repoussent sans cesse les limites de l’aviation. Mais les Bréguet XIV usés de la Compagnie Latécoère sont juste bons à assurer le service quotidien du courrier sur les lignes établies. Mermoz s’échine, il harasse sans succès compagnies aériennes, constructeurs et gouvernements. Il suffit d’un appareil ! Au mois d’août, Didier Daurat le nomme, malgré ses protestations, chef d’aéroplace à Agadir… Il doit oublier pour un moment ses rêves de gloire. Daurat a de grandes ambitions pour le pilote, mais il faut d’abord le plier aux exigences de la Ligne, ajouter à celles du virtuose des airs les compétences du bureaucrate. Ce que Mermoz ignore toutefois, c’est qu’en secret les usines Latécoère préparent de nouveaux appareils. On imagine la joie d’enfant qu’il ressent lorsque Didier Daurat le rappelle à Toulouse pour essayer les Laté 25 et 26 flambant neufs. Il peut voler à nouveau ! Et sur des modèles à la pointe de la technologie ! Il s’empresse d’essayer ses nouveaux avions sur le parcours d’Espagne, peut enfin s’entraîner au vol de nuit. Cette fois, il en est sûr, l’Atlantique est à portée. Mais avant cela, la compagnie a décidé qu’il fallait démontrer les capacités de ses appareils en frappant un grand coup.  En octobre 1927, deux pilotes d’essai pour Breguet, Costes et le Brix, détenteurs de nombreux records de pilotages, préparent le raid de France en Amérique du Sud qui les rendra célèbres. Mermoz et Négrin, un autre pilote de l’Aéropostale, d’un commun accord avec leurs dirigeants, décident alors, en toute discrétion, de partir le même jour qu’eux, à la même heure, à bord du Laté 26 pour un vol sans escale de Toulouse à Saint-Louis. Ils comptent sur les performances du nouvel appareil ainsi que sur leur expérience pour devancer leurs concurrents. L’idée de Mermoz, celle qu’il n’avoue qu’à demi-mot, c’est de poursuivre le périple jusqu’à Natal…

 

À la veille du départ, après 10 jours et 10 nuits d’intenses préparations, les pilotes sont  fin prêts. Interrogés sur leurs dernières impressions, ils disent n’être pas sûrs des ailes élargies du Laté 26 et leur préfèrent les ailes normales. On décide aussitôt d’opérer les changements demandés. Au matin, tout est terminé. Les pilotes s’installent. C’est le grand jour pour Mermoz. À 25 ans, il part enfin traverser l’Atlantique. L’avion décolle, Mermoz est calme, les étapes qu’il connaît sur le bout des doigts défilent tranquillement sous ses yeux mais il n’y descend pas cette fois, il file. Le jour laisse place à la nuit, la nuit au jour, et la joie du pilote est à son comble lorsqu’à l’aube il aperçoit enfin le Sénégal qui serpente au loin. Il jubile en voyant le terrain de Saint-Louis vide. Il a devancé Costes et le Brix ! L’Atlantique est à lui. Il savoure déjà sa victoire quand, soudain, un relief sur la piste fait basculer l’avion qui s’arrête sur le nez.  Mermoz et Négrin se précipitent hors de l’engin. Le gouverneur et les élus locaux, qui attendaient Costes et le Brix, sont extrêmement surpris de voir un jeune homme descendre de l’appareil. Mermoz s’annonce sèchement et part examiner l’extérieur de son Laté 26. L’hélice est inutilisable. Il a relié, sans escale, la France au Sénégal. Il a deux heures d’avance sur ses concurrents. Mais ses rêves de gloire sont brisés. Il faudra au moins une semaine pour réparer l’avion. Costes et Le Brix atterrissent puis repartent. Ils seront les premiers, les 14 et 15 octobre 1927, à traverser l’Atlantique Sud, reliant Saint-Louis du Sénégal à Natal. Les lois de la Ligne sont bien souvent cruelles.

 

Nous voici à Saint-Louis,  suivez-nous sur la Ligne !

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