CORRESPONDANCE – ESCALE # 5 : Port Etienne et Edouard Serre.

L’étape suivante est plus paisible. Entre Villa Cisneros et Port-Étienne, les tempêtes sont rares, le ciel, la terre et la mer, tranquilles et purs. Mais elle n’est pas sans risque. Nous sommes au bout du Rio de Oro, dans le Sahara espagnol, et le soleil ici est extrêmement mordant. Les pilotes le savent et portent, sous leur serre-tête de cuir, un casque colonial qui les protège des rayons. Ils connaissent les dangers du désert, ont en mémoire le récit de Reine, la voix tremblante, qui leur raconte comment son ami Des Pallières a heurté, en atterrissant, le blockhaus qui sert à la surveillance de nuit de Port-Etienne… « Le soleil a dû lui toucher la nuque » explique-t-il à Joseph Kessel et Édouard Serre, fraîchement débarqués de Villa Cisneros avec lui.

 

Édouard Serre, c’est le compagnon de Reine, celui avec qui il a été fait prisonnier, des mois durant, par les tribus Maures du Sahara. Cet infatigable cantalien est pourtant loin du cliché du pilote aventurier. Caution scientifique de la Ligne, Edouard Serre est un ingénieur talentueux, féru d’électricité et d’aéronautique, trouvant dans l’Aéropostale le moyen de concilier ses deux passions. Pierre Latécoère l’a chargé d’une mission délicate : il doit concevoir et mettre en place l’ensemble du système radiotéléphonique de la Ligne, de Toulouse aux confins de l’Amérique du Sud. À Port-Étienne, son premier réflexe est de s’assurer que le poste de T.S.F. fonctionne parfaitement. Car, malgré son aspect de savant doux et fragile, qui ne se départit jamais de son air de polytechnicien de sortie, Serre recèle une énergie inépuisable et un courage à toute épreuve. C’est un pilote chevronné, qui a su faire face à tous les risques de l’aviation d’alors. Peu après son entrée dans les rangs de l’Aéropostale, il part avec Marcel Reine en mission pour Dakar. Marcel Reine est aux commandes. Leurs cartes sont imprécises et ils heurtent, à plus de 200 km/h, une dune qui n’était pas indiquée. L’appareil rebondit sur le sable et la dextérité de Reine, qui parvient à le stabiliser, les empêche de s’écraser. Ils sont aussitôt encerclés de guerriers Maures, les R’Guibat, la tribu qui a abattu, quelques mois plus tôt, deux de leurs compagnons. Commence alors une longue captivité. De campement en campement, assoiffés, couverts de plaies et de vermines, les deux pilotes sont battus, menacés sans cesse. S’ils ne subissent pas le même sort que leurs camarades, c’est parce qu’ils font leur possible pour soigner les malades de la tribu, surtout les enfants. « Nous avons survécu parce que nous avons été humains » affirme Serre, peu de temps après leur libération contre rançon. L’épisode est célèbre et les deux pilotes sont acclamés à travers toute la France pour leur héroïsme.

 

Le soleil baisse sur Port-Etienne. Un groupe de tirailleurs sénégalais court vers le blockhaus de surveillance en prévision de la nuit. La zone n’est pas sûre ; il y a peu, un rezzou mené par Ould AJ Rab a menacé les portes de la ville… Soudain, dans la lumière oblique du crépuscule, une silhouette apparaît. Un homme couvert de voiles bleus s’avance vers la terrasse où discutent les pilotes. Sa démarche est souple, féline, son allure noble. Le visage de Serre s’illumine tandis qu’il reconnaît son vieil ami El Baum. Issu d’une longue lignée de chefs maures fidèles à la France, El Baum avait été mandaté par le gouvernement pour porter nouvelles et premiers ravitaillements à Serre et Reine alors qu’ils étaient captifs des R’Guibat. Une ancienne querelle opposait les deux tribus. Le père d’El Baum avait tué par le passé l’un des chefs R’Guibat en combat singulier. Alors que El Baum était entré dans la tente où était retenu Serre, 20 voix furieuses hurlaient des menaces de mort. Il ne leur avait pas prêté attention, s’était assis sans un mot auprès du prisonnier et lui avait remis le message qu’on lui avait confié, puis il avait armé un fusil qu’il avait posé entre ses jambes. Il passa la nuit dans cette position. Au matin, il était parti comme il est venu, silencieusement, avec ses deux méharis et une promesse que Serre lui a faite. Aussitôt que le guerrier Maure arrive, le pilote part chercher un paquet dans sa chambre et lui tend. C’est le gros revolver d’ordonnance qu’il lui avait promis et qu’El Baum examine d’un œil expert. La nuit est maintenant tout fait tombée. Riguelle, le chef d’aérogare invite les pilotes à dîner. Serre demande un instant, il aimerait discuter avec El Baum. Le polytechnicien français souhaite s’attarder un peu avec son ami, le chef guerrier d’une tribu du Sahara. En plein cœur du désert, des liens étranges et forts se tissent.

 

Vous êtes ici à Port-Etienne, suivez nous sur la Ligne.

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