CORRESPONDANCE – ESCALE # 4 : Villa Cisneros et Marcel Reine.

On quitte Juby. Sur la route de Dakar, la prochaine halte est un autre fort espagnol : Villa Cisneros. De Cap Juby à Villa Cisneros, il n’y a que 600 km, c’est-à-dire 4h de vol, mais l’étape est l’une des plus difficiles de la ligne. Il faut traverser le Rio de Oro, un désert balayé de vents violents qui provoquent des tempêtes de sable aussi impressionnantes qu’imprévues. Il arrive souvent aux pilotes partis par temps clair de se trouver piégés, sans repère et sans visibilité, au cœur d’énormes nuages de sables. Il leur faut alors manœuvrer à la boussole, chercher la terre ou la mer en évitant les falaises à pic qui entourent la côte. C’est avec un soulagement immense qu’ils aperçoivent les murailles du fortin à travers la tempête. Et si Juby est triste et lugubre, l’atmosphère de Villa Cisneros est, elle, chaleureuse. La tenue des soldats est soignée et l’accueil de leur chef raffiné. Une franche camaraderie les lie aux pilotes qui portent en une journée le courrier que le bateau mettrait presque un mois à acheminer. C’est pourquoi l’inquiétude gagne quand ils n’arrivent pas.

 

La nuit tombe. Marcel Reine, parti de Port Etienne quelques heures plus tôt, est pris dans une tempête de sable. On s’inquiète, on écoute fébrilement chaque grésillement du poste de T.S.F. Puis on se dépêche d’allumer les feux, on espère, on pense entendre au loin le bruit de la machine… On a peur. Émile Lécrivain, arrivé plus tôt, ne tient pas en place. Il connaît les dangers du vent de sable, il vient de l’affronter. Il ne quitte pas des yeux le ciel dense, guette le moindre signe de l’arrivée de son ami. Il croit distinguer quelque chose, le murmure d’un moteur qui bientôt se fait rumeur, puis grondement. C’est Marcel Reine qui arrive enfin ! Tous se précipitent vers l’avion qui se pose. Une silhouette trapue, coiffée d’un casque colonial et couverte de sable, surgit de la carlingue. Pressé de questions et de témoignages d’affection, le pilote offre sa réponse favorite : « Ah ! Les vaches ! » Marcel Reine est arrivé et il est sain et sauf.

 

Marcel Reine forme avec Mermoz, Saint-Exupéry et Guillaumet, le quatuor des célébrités de l’Aéropostale. C’est un pionnier de la Ligne, spécialiste des vols de nuit. Il établit, en compagnie de Mermoz, les liaisons régulières d’Amérique du Sud. C’est lui qui assure le premier service postal continu de part et d’autre de cette « morue » de Cordillère des Andes, comme il l’appelle. Plusieurs fois prisonnier des Maures, dans des conditions très dures, il ne se départira pourtant jamais de sa bonne humeur et de sa gouaille. En bon « gamin » du Paris du début du siècle, Marcel Reine a le langage fleuri et la plaisanterie facile. Il risque plusieurs fois la mise à pied pour ses acrobaties au raz des villes. Noceur invétéré, il écume avec ses compagnons les bars de Casablanca, de Buenos Aires ou de Santiago. « Un syndicat de ses 17 maîtresses de Casablanca », selon Kessel, l’attend à son retour de 4 mois de captivité chez les R’Guibat, dans le désert marocain… Mais c’est surtout, derrière ses frasques et ses acrobaties, un as du vol qui repousse sans cesse les limites de l’aviation civile. Il effectue, par exemple, le premier raid direct Paris-Santiago en volant plus de 52 heures d’affilée ! Si Mermoz est l’archange de l’Aéropostale et Saint-Exupéry, son poète, Reine en est définitivement l’aventurier, celui qui trace son chemin hors des sentiers battus en se défiant des officiels et des médias…

 

Bienvenue à Villa Cisneros, suivez-nous sur la Ligne.

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