CORRESPONDANCE – ESCALE # 3 : Cap Juby et Saint-Exupéry.

Cap Juby. D’un côté, l’océan. De tous les autres, le désert. Un petit fort blanc sale trône au milieu des barbelés. C’est un pénitencier militaire lugubre que l’isolement et la solitude rendent étouffant. On distingue mal, à l’intérieur, les prisonniers de leurs gardiens. L’eau potable y est apportée par bateau une fois par mois. Dans la casemate qui tient lieu de cantine, seuls résonnent le bruit des osselets des soldats, les verres de mauvais vin qu’on pose sur la table. Contre le flanc du fort, une baraque de tôle ondulée à l’aménagement primitif : deux chambres spartiates et une salle à manger. Voici l’aérodrome de Cap Juby, passage obligatoire du courrier. Au cœur du dénuement le plus extrême, pilotes et mécaniciens construisent fièrement la légende de l’Aéropostale. Mermoz, Reine, Lécrivain… Tous y passent. Et s’ils y ont tous laissé leur trace, un parmi eux l’a imprimé plus durablement. Le plus célèbre, peut-être, des pilotes, car il ne l’était pas seulement : Antoine de Saint-Exupéry.

 

Nommé chef d’escale à seulement 27 ans, il rejoint Cap Juby à la fin de l’année 1927. Il a pour mission de pacifier les relations difficiles entre la Compagnie, les guerriers Maures d’une part et les soldats Espagnols de l’autre. Engagé en 1926, Il fait ses classes, comme tous les prétendants pilotes, au « royal cambouis », sous l’œil attentif de Didier Daurat qui décèle rapidement le potentiel de sa nouvelle recrue et éprouve ses capacités sur la ligne Toulouse- Dakar. Persuadé d’avoir trouvé celui qu’il faut, Daurat l’envoie à Juby où il passera plus de 18 mois. Et la magie opère. L’aviateur est immédiatement conquis par la majesté brutale du désert. On ne fait plus la différence, quelques mois après son arrivée, entre le fils de bonne famille et les chefs Maures auquel il rend visite. C’est un pilote chevronné, qui n’hésite pas à se lancer seul, en plein Sahara, pour réparer un avion endommagé. « Saint-Ex » est un leader naturel et dynamise Juby de sa présence. Mais sous les traits de l’homme d’action s’en cache un autre.

 

Quand il ne s’occupe pas de l’aérogare, Saint-Exupéry s’enferme et s’adonne à son autre passion, l’écriture. Il couvre des pages et des pages qu’il déchire pour la plupart. Lorsque l’inspiration lui fait défaut, il saute dans son avion et part méditer, au milieu du désert, sur un grand rocher lisse et noir qu’il pense être un aérolithe. C’est là qu’il ébauche son premier roman. À Juby, il croise un autre artiste qu’il connaît déjà : Jean Mermoz. Les deux hommes se vouent un profond respect qui tient presque de la déférence. Saint-Exupéry lui confie son projet et un soir, il lit à Mermoz, féru de littérature comme lui, les premiers passages de ce qui fera Courrier Sud. On imagine d’abord la voix rauque, gênée, qui, petit à petit, se fait plus sûre et s’éclaircit ; l’entente des deux héros de l’Aéropostale, son plus grand poète et son meilleur pilote, sur un plan plus élevé que celui, quotidien, de l’aventure. Dehors, le silence qui s’étend sur le fort est troublé par le bruit continu des vagues de l’Atlantique. La nuit, le désert reprend ses droits.

 

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